Réponse à une photographe: pourquoi je fais de l'argentique

Démarré par Magazine-Photo, Sep 03, 2025, 03:00 PM

« précédent - suivant »

Magazine-Photo

Bonjour Madame,

Le 02/09/2025 à 15:21, helene V. a écrit :

Une question dans quel but vous faites un site photo ? Vous-même faite de la photo argentique ?


Je vais essayer de répondre à votre question, mais là on entre dans les confidences où le divan du psy !

Sans remonter à mes années de pensionnat où j'ai appris le labo photo, j'ai retrouvé le labo dans les années 2000 par nécessité. Mon épouse ayant un magasin de mobilier contemporain et une galerie, j'ai dû lui faire des images pour ses besoins professionnels.

Je suis amateur, mais j'ai cependant acheté  une Sinar et un Blad et monté un studio avec des projecteurs à Fresnels, je gardais mon M pour les images personnels (j'ai des M depuis le M5 M6 M7 puis MP et M8) et un Rolleiflex.

A l'époque on faisait développer les dias couleurs chez Picto. Puis la révolution numérique a ringardisé la production pro et je suis passé au PhaseOne et Sinar avec dos Leaf et au Blad avec également un Dos Leaf puis au Leica M8 et Mp et diverses autres essais moins convaincants.

Ce fut une véritable révolution professionnelle, car on pouvait tirer sur tous les formats avec un traceur et faire des images à la pelle en raccourcissant le temps. A l'époque de Photoshop, je pratiquais cependant toujours un peu de labo par plaisir.

Je ne suis pas un professionnel qui vend ses photos, mais un amateur qui est devenu par la force des choses un semi-professionnel.

Mon épouse a vendu son magasin et j'ai utilisé le matériel numérique pour les loisirs ; j'ai fait un voyage à Venise avec mon dos Leaf.

Le résultat n'est pas contestable, le numérique a bouleversé l'image et la qualité de l'image.

Mais comme Paul, j'ai eu, un jour où je comparais mes argentiques (collection perdue par noyade rats et moisissures dans les déménagements) et mes numériques, mon chemin de Damas

En fait le numérique c'est de la production, du boulot, on manipule des souris comme au bureau, on obtient des époustouflants résultats artificiels par l'intercession de la machine ; le papier est reproductible à (n) exemplaires, c'est de la fabrication de laitues en usine ou de baguettes prête à cuire au supermarché. Il n'y a rien de moi dans cette image où tout a été piloté, commandité, régulé, aseptisé par des machines. Pour un homme qui aime cuisiner sur un four à bois et qui n'a pas de micro-ondes, on peut comprendre la démarche, mes images n'étaient plus mijotées ou mitonnées, par mes mains et ma sueur, mais produites, industrialisées, fabriquées par des cerveaux électroniques. Le résultat était parfait, mais là dedans, il n'y à rien de moi, sauf de pousser des curseurs.

Après mon chemin de Damas, la conversion définitive se produisit lorsque je regardais les images des photographes que j'avais dans la rétine :

Boubat, Brandt, Brassai, Capa, Cartier Bresson, Cushman, Doisneau, Eggleston, Erwitt, Feininger, Fsa, Haas, Koudelka, Lange, Lartigue, Maier, Riboud, Ronis, Stieglitz, Weiss,

Aucun de mes photographes préférés n'égalait la qualité technique des mes images numériques et la plupart auraient été éliminés des concours des magazines qui sont à la photographie ce que le « Babybel » est au fromage d'Epoisses.

J'ai considéré intuitivement que la perfection numérique va à l'encontre de la beauté imparfaite de l'image qui me procure tant d'émotions. Il est parfois impossible de distinguer un tirage numérique d'un tirage argentique ou pseudo argentique comme les encres charbon mais la différence c'est cette imperfection tout au long de la chaîne, entre la prise de vue et le tirage ou chaque tirage argentique construit la maladresse qui émeut.

C'est indéfinissable et incertain comme le même poulet selon qu'il est cuit à la broche devant la cheminée, en cocotte sur le piano d'une cuisinière à bois, au four à bois sur le gaz ou au Ninja. C'est juste légèrement différent, sans vouloir comparer ou opérer des hiérarchies et encore, pour comparer faut-il bien maîtriser ses instruments.

Donc depuis, j'abandonne le numérique et me consacre au plaisir de l'argentique. Je ne suis plus au bureau devant un écran d'ordinateur, mais je fais plouf-plouf dans la lumière rouge d'une lanterne qui évoque les quartiers malfamés et je jongle avec mes mains sous l'agrandisseur ; je recrée de la magie rituelle en transformant l'argent en lumière. Cela suffit à mon bonheur.

Je n'ai aucune démarche artistique et je ne me prolonge pas dans une œuvre. Je pratique la photo en Hédoniste du hasard.

Mais aujourd'hui, j'ai le regard usé et fatigué et je fais de moins en moins clic-clac. Je ne vis plus d'émotions suffisantes pour les mettre en boîte, car pour être photographe, il faut aimer ce que l'on voit, il faut communier avec son regard et vouloir le composer et l'archiver. Je suis un vieux au regard sec et je dois me faire violence pour armer ma boîte à souvenir. Bast !

J'ai quitté la mer, il y a peu de temps ; j'ai eu de beaux bateaux et fait de belles navigations, souvent seul, car mon épouse était peu disponible ; il me reste la photo où je n'ai plus beaucoup d'émois.

Donc je fais ce site photo comme un acte gratuit, pour la beauté du geste, pour occuper le temps qui fuit et surtout pour transmettre, pour synthétiser, pour continuer à apprendre et également parce que je crois profondément qu'il y a un avenir artistique dans la pratique argentique.

C'est un énorme travail de moinillon Bénédictin.

« O tempora, o mores » je fais ma daube sur une antique cuisinière à bois et cela me convient. Il y a quelques jours je discutais avec un vieux paysan et il me confiait qu'il regrettait de ne pas être né avant la guerre pour vivre mieux les années 50 à 80 ; je partageais son opinion car nous avions la nostalgie du simple. Donc je n'aime ni Instagram ni Facebook, mais mon pain avec un fromage de chèvre frais et des olives, assis sur un banc en regardant mes collines.

Ne croyez pas pour autant que je fuis toute modernité, j'ai programmé de A à Z mes sites internet en PHP, Html et Python ; j'ai eu une vie professionnelle remplie mais j'ai aimé la mer, les chevaux et la photo. Et un jour où j'appareillais pour passer seul quelques jours à Porquerolles en plein hiver où tout est fermé, un ami me demandait ce que j'allais y faire ; je lui répondis que « j'allais regarder ch... les mouettes »

Mon site c'est un peu pareil.



Je vous remercie de cette conversation.